À mon bureau, j'ai allumé mon ordinateur.
Je me sens vraiment mal — suite (1/2)
À mon bureau, j'ai allumé mon ordinateur. Une dizaine de courriels attendaient déjà une réponse. Mon responsable, Monsieur Delmas, est passé derrière moi. La cinquantaine, cheveux gris, toujours impeccable, toujours pres
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À mon bureau, j'ai allumé mon ordinateur. Une dizaine de courriels attendaient déjà une réponse. Mon responsable, Monsieur Delmas, est passé derrière moi. La cinquantaine, cheveux gris, toujours impeccable, toujours pressé. Il ne me regardait jamais vraiment. Il regardait mon écran, mon dossier, mon travail. J'étais un outil, un rouage, une fonction. Pas un homme qui se battait chaque matin pour se lever.
— Tu as vu le dossier de la cliente Martin ? Il faut qu'il soit terminé avant midi. — Oui, je vais m'en occuper. — Et la présentation de demain, tu as avancé ? — Un peu. Je vais finir ce soir.
Il s'est penché vers mon écran.
— Il faut être plus rapide. En ce moment, on a besoin que tout le monde soit à son maximum.
J'ai serré les mâchoires. À mon maximum. Je me suis demandé ce qu'il aurait dit s'il avait su qu'une partie de mes journées était consacrée à lutter contre la fatigue, à attendre que ma respiration redevienne normale, à cacher mes douleurs pour ne pas avoir à expliquer pourquoi je ne pouvais plus faire certaines choses. Je me suis demandé s'il aurait compris que, pour moi, ouvrir un fichier et répondre à un message pouvait parfois demander plus d'efforts que de gravir un escalier.
Mais je n'ai rien dit. J'ai hoché la tête. Et j'ai travaillé.
À midi, Julien est venu me chercher pour déjeuner. Nous nous sommes installés dans une petite brasserie près du bureau. Il a commandé un plat du jour et m'a regardé parcourir le menu sans rien choisir. La simple idée de manger me donnait des nausées. C'était un effet du traitement, me disais-je. Ou peut-être de la peur. Les deux se confondaient désormais.
— Tu ne manges pas ? — Je n'ai pas très faim. — Tu m'inquiètes, franchement. Tu as maigri. — C'est rien.
Il a posé sa fourchette.
— Arrête de dire que ce n'est rien. Je te connais depuis quatre ans. Avant, tu étais le premier à proposer une sortie. Maintenant, tu refuses tout. Tu ne réponds presque plus aux messages. Et quand on te demande comment tu vas, tu réponds toujours que ça va.
J'ai fixé la table. La nappe en papier avait des taches de sauce que je n'avais pas faites. Des taches qui appartenaient à d'autres, des clients précédents, des vies précédentes. Des gens qui avaient mangé ici, ri ici, vécu ici. Et qui étaient repartis sans laisser de trace.
— Tu veux que je dise quoi ? — La vérité.
J'ai senti quelque chose se nouer dans ma gorge. La vérité. Je ne savais même pas par où commencer.
Je voulais lui dire que je me sentais seul, même lorsque des gens étaient assis à côté de moi. Que certaines nuits, je restais éveillé en imaginant mon avenir disparaître devant mes yeux. Que j'avais peur de recevoir un appel de l'hôpital. Que je regardais parfois ma mère dormir sur le canapé et que je me demandais combien de temps elle pourrait encore supporter de me voir comme ça. Que je n'arrivais plus à me souvenir de ce que c'était que de se sentir bien, vraiment bien, cette sensation simple et banale d'être en vie sans que ce soit un combat. Je voulais lui dire que j'étais fatigué de rassurer tout le monde alors que personne ne savait comment me rassurer, moi.
Mais les mots sont restés coincés. — Je suis juste fatigué, Julien.
Il m'a regardé longuement. Son sourire avait disparu. Dans ses yeux, il y avait quelque chose que je n'avais jamais vu chez lui. De la peur. De la vraie. La même que celle que je portais en moi.
— Tu sais que tu peux me parler, hein ? J'ai hoché la tête. — Oui, je sais.
Il a repris son repas, mais je sentais qu'il n'était pas convaincu. Et moi, je sentais que je venais de manquer encore une occasion de dire la vérité. Une occasion de plus dans une liste qui s'allongeait chaque jour.
L'après-midi a été interminable. À plusieurs reprises, j'ai dû m'arrêter quelques secondes, les mains posées sur mon bureau, pour reprendre mon souffle. Les conversations autour de moi me parvenaient comme des bruits lointains, des échos qui traversaient une paroi invisible. Les téléphones sonnaient, les claviers claquaient, les collègues plaisantaient. Je les entendais vivre, et je me sentais à côté de leur existence. Comme un spectateur assis dans une salle de cinéma, qui regarde un film dont il ne fait pas partie.
Vers seize heures, mon téléphone a vibré.
Un message de l'hôpital.
Bonjour, nous vous rappelons que votre consultation est prévue jeudi à 9 h 30. Merci de confirmer votre présence.
J'ai relu le message plusieurs fois. Je savais que ce n'était qu'un rendez-vous. Je savais que je devais m'y rendre. Pourtant, mon ventre s'est contracté et mes doigts se sont mis à trembler. J'ai verrouillé mon téléphone et l'ai retourné sur la table, écran vers le bas, comme si ça suffisait à faire disparaître le message.
Je ne voulais pas y penser. Pas maintenant. Pas ici, entouré de gens qui travaillaient, qui vivaient, qui ne se posaient aucune question sur ce que pouvait signifier un rendez-vous médical. Je voulais juste terminer ma journée, rentrer chez moi, fermer la porte de ma chambre et ne plus entendre personne me demander si j'allais bien.
Quand je suis enfin sorti du bureau, la nuit commençait déjà à tomber. J'ai marché sans me presser jusqu'à l'arrêt de bus. Dans la rue, les lumières des magasins se reflétaient sur le sol humide. Des couples se tenaient par la main. Des amis riaient devant un restaurant. Une jeune femme parlait à sa mère au téléphone, le sourire aux lèvres.
Je les regardais sans jalousie. Je ressentais seulement une immense distance entre eux et moi. Comme s'ils évoluaient dans un monde auquel je n'appartenais plus. Un monde où les corps fonctionnent, où les jours s'enchaînent, où l'avenir est une promesse et non une menace. Moi, j'étais de l'autre côté. De celui où le corps trahit, où les jours se ressemblent, où l'avenir est un point d'interrogation qui ronge l'estomac.
J'avais l'impression d'être devenu un spectateur de ma propre vie.
J'ai pensé à Léna, brièvement, comme une douleur qu'on ne peut s'empêcher de toucher même quand on sait que ça fait mal. On avait été ensemble pendant un an et demi. Elle était entrée dans ma vie comme une évidence, avec son rire trop fort, ses cheveux en désordre, sa façon de parler vite quand elle était excitée. On avait des projets. Un voyage en Italie. Un appartement à deux. Des enfants, peut-être, un jour. Puis la maladie était venue, et tout cela s'était effondré. Pas d'un coup, mais lentement, comme un immeuble qui se fissure de l'intérieur. Elle avait tenu, au début. Elle venait aux rendez-vous médicaux, posait des questions aux médecins, me tenait la main pendant les examens. Puis elle avait commencé à s'absenter. Des rendez-vous d'abord. Puis des soirées. Puis des week-ends. Et un jour, elle était partie. Pas avec des mots durs, pas avec des reproches. Avec des larmes. Je ne peux plus, m'avait-elle dit. Je t'aime, mais je ne peux plus. Je ne lui en avais pas voulu. On avait seize et dix-huit ans quand on s'était rencontrés. On ne savait pas porter le poids d'un monde qui s'effondrait.
