Je me sens vraiment mal
Je me sens vraiment mal, tu sais ? (1/2)
Je me sens vraiment mal La nuit où tout a basculé Je me suis réveillé avant que mon réveil ne sonne. Il faisait encore nuit, et la chambre était plongée dans un silence si profond que j'entendais le bruit irrégulier de m
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Je me sens vraiment mal La nuit où tout a basculé Je me suis réveillé avant que mon réveil ne sonne. Il faisait encore nuit, et la chambre était plongée dans un silence si profond que j'entendais le bruit irrégulier de ma propre respiration. Pendant quelques secondes, je suis resté immobile, les yeux ouverts, à fixer le plafond. J'aurais voulu me rendormir, retourner dans un rêve quelconque, n'importe lequel, pour ne pas avoir à affronter cette journée. Mais mon cœur battait déjà trop vite. Une douleur sourde me traversait la poitrine, et cette sensation familière d'étouffement commençait à monter.
J'ai tendu la main vers ma table de chevet pour attraper mon téléphone. 5 h 43. Dans moins d'une heure, je devrais me lever, prendre une douche, m'habiller et faire semblant que tout allait bien. C'était devenu une habitude. Je savais exactement comment procéder. Devant le miroir, je redresserais mes épaules. Je me passerais de l'eau froide sur le visage. Je regarderais mes yeux fatigués et je me répéterais que je devais tenir encore un jour. Un seul jour de plus. Pourtant, depuis quelque temps, même cette promesse me paraissait impossible à tenir.
J'ai poussé un soupir qui sonna faux dans le silence de la chambre. Sur la table de chevet, à côté de mon téléphone, il y avait mes médicaments. Trois boîtes alignées dans l'ordre exact dans lequel je devais les prendre. La première le matin, à jeun, trente minutes avant le petit-déjeuner. La deuxième à midi, avec un repas. La troisième le soir, juste avant de dormir. Je les prenais depuis deux ans maintenant. Deux ans de comprimés qui me donnaient parfois des nausées, parfois des vertiges, toujours cette impression que mon corps n'était plus tout à fait le mien. Que c'étaient les pilules qui le maintenaient en vie, et non ma propre volonté.
Je me suis assis au bord du lit. Mes pieds ont touché le sol froid, et j'ai attendu que le vertige passe. Il venait toujours à ce moment-là, juste au réveil, comme si mon corps protestait contre l'idée même de se mettre en mouvement. Le médecin m'avait expliqué que c'était normal, que c'était un effet secondaire du traitement, qu'il fallait donner à mon organisme le temps de s'habituer. Deux ans. Mon organisme n'était toujours pas habitué. Ou peut-être que la maladie progressait plus vite que les médicaments ne pouvaient la contenir. Je ne posais plus la question. Je ne voulais pas connaître la réponse.
Sur la chaise, mes vêtements étaient déjà préparés. Ma chemise de travail, mon pantalon noir, mes chaussures. Tout était prêt, sauf moi.
Je me suis levé lentement, en m'appuyant contre le mur pour ne pas perdre l'équilibre. J'ai marché jusqu'à la salle de bain, j'ai allumé la lumière et j'ai fermé les yeux un instant, le temps que mes pupilles s'habituent. Puis je me suis regardé dans le miroir. Le visage qui me regardait me semblait celui d'un inconnu. Des traits creusés, des cernes violacées sous les yeux, une peau si pâle qu'on voyait les veines bleutées sous la surface. J'avais maigri ces derniers mois. Mes vêtements me tombaient dessus, même ceux que j'avais achetés il y a peu. Ma mère disait que je devais manger davantage, mais elle savait comme moi que ce n'était pas une question d'appétit. C'était la maladie qui prenait tout. L'énergie, le poids, la couleur. Elle me vidait de l'intérieur comme on vide un verre goutte à goutte.
Je me suis passé de l'eau froide sur le visage, comme prévu. J'ai redressé les épaules, comme prévu. Je me suis répété que je devais tenir encore un jour. Un seul jour de plus. Comme prévu. Puis je me suis habillé, et j'ai quitté la salle de bain sans regarder le miroir une seconde fois.
Dans la cuisine, ma mère préparait du café. Elle avait entendu mes pas et s'était retournée avec un sourire. Ce sourire qu'elle portait chaque matin comme un masque, un bouclier qu'elle avait fabriqué pour me protéger de sa propre inquiétude. Mais moi, je voyais derrière. Je voyais les nuits où elle ne dormait pas, les après-midi où elle restait assise dans le fauteuil du salon, les yeux dans le vide, à attendre je ne sais quoi. Je voyais ses mains qui tremblaient quand elle tenait sa tasse, et la façon dont elle avait vieilli depuis deux ans, comme si la maladie rongeait son corps à elle aussi.
— Tu es déjà debout ? Tu n'as pas beaucoup dormi, encore. — Si, ça va. Je me suis réveillé tôt, c'est tout. Elle m'a observé quelques secondes. Ma mère avait cette façon de regarder les gens qui me mettait mal à l'aise. Elle ne disait rien, mais elle semblait toujours deviner ce que j'essayais de cacher. C'était le regard d'une mère qui voit son fils dépérir sous ses yeux et qui ne peut rien faire d'autre que regarder.
— Tu veux manger quelque chose avant de partir ? — Non, je n'ai pas faim. — Tu n'as jamais faim, ces derniers temps.
J'ai pris la tasse qu'elle me tendait, même si je n'avais pas envie de café. Le contact de la céramique chaude contre mes doigts glacés m'a fait du bien, brièvement. Je savais qu'elle s'inquiétait. Je savais aussi qu'elle attendait que je lui parle. Mais comment expliquer ce qui se passait dans ma tête alors que je ne comprenais déjà pas moi-même pourquoi je me sentais aussi mal ?
J'aurais voulu lui dire que j'avais peur. Pas seulement peur de la maladie, ni des examens médicaux qui m'attendaient encore. J'avais peur de tout ce qui pouvait arriver. Peur d'apprendre une mauvaise nouvelle. Peur de voir mon état empirer. Peur de devenir quelqu'un dont il faudrait constamment s'occuper. Peur de mourir, surtout. Et derrière cette peur, il y en avait une autre, plus silencieuse, plus honteuse : celle d'être oublié.
