Je montai dans le bus.
Je me sens vraiment mal — suite (2/2)
Je montai dans le bus. Je m'assis à la même place, près de la fenêtre. Le même siège que ce matin, comme si la journée n'avait été qu'un aller-retour, un détour sans intérêt entre deux moments de vide. Le bus avança lent
Partie 2 sur 2
Je montai dans le bus. Je m'assis à la même place, près de la fenêtre. Le même siège que ce matin, comme si la journée n'avait été qu'un aller-retour, un détour sans intérêt entre deux moments de vide. Le bus avança lentement dans les rues encombrées. Les gens montaient, descendaient, parlaient, lisaient, dormaient. Ils vivaient leur vie de transport, leurs vies minuscules et ordinaires. Et moi, je regardais défiler la ville par la vitre, en me demandant si je ferais partie de ce paysage encore longtemps.
À la maison, ma mère était dans le salon. Elle m'a demandé comment s'était passée ma journée.
— Bien. — Tu as mangé ? — Oui.
Elle a levé les yeux vers moi. Ce regard. Encore. Ce regard de mère qui voit tout, qui sait tout, et qui se tait parce qu'elle sait que les mots ne serviraient à rien. — Tu mens encore.
Je me suis arrêté dans l'entrée. Mes chaussures étaient encore aux pieds. Ma veste encore sur les épaules. Je n'avais même pas fermé la porte derrière moi. Je restais là, debout, entre le dehors et le dedans, entre le monde et la maison, comme si je ne savais pas de quel côté me placer.
— Maman, s'il te plaît. — Je ne te demande pas de me protéger. Je suis ta mère. J'ai le droit de savoir ce qui t'arrive.
Sa voix tremblait légèrement. J'ai regardé ses mains, posées sur ses genoux. Elle semblait plus fatiguée que le matin. Plus vieille aussi. Comme si la journée l'avait usée elle aussi, comme si elle portait le même fardeau que moi mais refusait de le dire. — Je ne sais pas comment te l'expliquer, ai-je murmuré. — Alors essaie. Je me suis assis en face d'elle. Pendant un long moment, aucun de nous n'a parlé. J'ai cherché les mots, mais ils se mélangeaient dans ma tête, comme des pièces d'un puzzle dont j'avais perdu l'image de référence.
— J'ai peur, maman. Elle n'a pas bougé. — De quoi ?
J'ai baissé la tête. Je fixais mes mains. Des mains fines, blanches, presque translucides sous la lumière de la lampe. Des mains qui ne ressemblaient plus à celles d'un homme de vingt-sept ans.
— De la maladie. De ce qu'ils vont me dire jeudi. De ne pas guérir. De ne plus pouvoir travailler. De devenir un poids pour toi. J'ai peur de mourir.
Ma mère a inspiré profondément. Ses yeux se sont remplis de larmes, mais elle a essayé de rester calme. Sa mâchoire tremblait légèrement. Elle a cligné plusieurs fois, comme pour repousser l'inondation.
— Ne parle pas comme si tout était déjà décidé. — Je sais. Mais je n'arrive pas à penser autrement. — Tu n'as pas à porter tout ça tout seul.
J'ai souri tristement. Un sourire qui ressemblait à une défaite. — C'est justement ça, le problème. Je ne sais plus comment demander de l'aide.
Elle s'est levée, est venue s'asseoir à côté de moi et m'a pris dans ses bras. Je suis resté raide quelques secondes avant de me laisser aller contre elle. Je n'ai pas pleuré tout de suite. J'ai simplement fermé les yeux et écouté sa respiration. Son cœur battait contre mon épaule, régulier, fort, comme une horloge qui refuse de s'arrêter.
Puis les larmes sont venues.
Elles sont sorties sans bruit, comme si mon corps avait attendu toute la journée ce moment pour enfin cesser de faire semblant. Ma mère me caressait les cheveux. Elle ne me promettait pas que tout irait bien. Elle ne me disait pas que je devais être fort. Elle restait simplement là. Et c'était tout ce dont j'avais besoin. Quelqu'un qui reste. Quelqu'un qui ne dit rien mais qui est là.
Et pourtant, même dans ses bras, la peur ne disparaissait pas. Elle était là, tapie au fond de moi, patiente, silencieuse, qui attendait que le moment de tendresse passe pour reprendre sa place.
Plus tard, dans ma chambre, j'ai éteint la lumière. Je me suis allongé et j'ai regardé les ombres sur le mur. Je pensais au rendez-vous de jeudi, à mes médicaments, à mes journées de travail, à Julien, à ma mère. À Léna, aussi, même si je ne voulais pas. À tout ce que je n'avais pas dit, à toutes les fois où j'avais répondu « ça va » alors que je me sentais au bord de l'effondrement. J'ai pris mon téléphone et ouvert la conversation avec Julien. Son dernier message disait : Si tu veux parler, je suis là. Même tard. J'ai commencé à écrire. Je ne vais pas bien. J'ai peur. Je ne sais plus comment continuer comme avant. J'ai relu ces phrases. Mon doigt est resté suspendu au-dessus de l'écran. Le curseur clignait, patient, indifférent. Comme s'il attendait que je prenne une décision. Comme si tout se jouait dans ce geste simple, envoyer ou effacer. Demander de l'aide ou se taire encore une fois. Puis j'ai tout effacé. Je me suis tourné vers le mur, les yeux ouverts dans le noir. Ma respiration était redevenue difficile. Chaque inspiration me coûtait un effort, comme si l'air lui-même résistait à entrer dans mes poumons. J'ai essayé de compter les secondes, comme on me l'avait conseillé, mais mes pensées allaient trop vite. Elles sautaient d'une image à l'autre, d'une peur à l'autre, sans ordre ni logique. Je me suis demandé pourquoi vivre pouvait parfois faire aussi mal. Pourquoi il fallait autant de force pour traverser une journée ordinaire. Pourquoi les gens demandaient comment on allait s'ils ne voulaient entendre qu'une réponse rassurante. Pourquoi je n'arrivais plus à retrouver l'homme que j'étais avant la maladie. Celui qui riait pour un rien, qui courait sans raison, qui croyait que le temps lui appartenait. Je n'avais pas de réponse. Seulement cette peur qui me serrait la poitrine, ces souvenirs qui revenaient sans prévenir et cette impression de m'éloigner lentement de tout ce que j'aimais. Comme si un fil invisible me reliait encore au monde, et que ce fil s'amincissait jour après jour, et que je ne savais pas combien de temps il tiendrait encore.
Le réveil du lendemain finirait par sonner. Je me lèverais encore. Je retournerais au travail. Je répondrais aux questions. Je sourirais quand il le faudrait. Je dirais que ça va. Je prendrais mes médicaments. Je repousserais encore cet appel au médecin. Je refermerais la porte de ma chambre sur tout ce que je n'ai pas dit.
Mais cette nuit-là, avant de fermer les yeux, une seule pensée me traversait l'esprit, claire, nette, sans détour : Je me sens vraiment mal, et personne ne semble comprendre à quel point.
