— Tu as appelé le médecin ?
Je me sens vraiment mal, tu sais ? (2/2)
— Tu as appelé le médecin ? m'a-t-elle demandé. J'ai baissé les yeux vers ma tasse. — Je vais le faire aujourd'hui. C'était faux. Je repoussais cet appel depuis trois jours. Je n'avais pas envie d'entendre une voix me de
Partie 2 sur 2
— Tu as appelé le médecin ? m'a-t-elle demandé. J'ai baissé les yeux vers ma tasse. — Je vais le faire aujourd'hui. C'était faux. Je repoussais cet appel depuis trois jours. Je n'avais pas envie d'entendre une voix me demander comment j'allais, ni de devoir décrire cette fatigue qui ne me quittait plus. Je redoutais surtout qu'on me dise qu'il fallait revenir à l'hôpital, refaire des analyses, attendre d'autres résultats. Chaque rendez-vous ressemblait à une porte derrière laquelle pouvait se trouver quelque chose que je ne serais pas capable d'affronter.
— Promets - moi que tu vas appeler, a insisté ma mère. J'ai hoché la tête. — Je te le promets. Elle a posé sa main sur mon bras. Sa main était chaude, ferme, comme si elle essayait de me transmettre quelque chose par le simple contact de sa peau. Je me suis forcé à sourire. — Ne t'inquiète pas. Je vais bien. Elle n'a pas répondu. Elle a simplement retiré sa main et s'est tournée vers l'évier. Dans son silence, j'ai compris qu'elle ne me croyait pas. Elle ne me croyait plus depuis longtemps. Dans le bus, je me suis installé près de la fenêtre. Les rues défilaient lentement derrière la vitre embuée. Des gens marchaient vers leur travail, certains avec un café à la main, d'autres en parlant au téléphone. Une femme tenait la main de son petit garçon pour traverser la rue. Un homme riait avec son collègue devant une boulangerie. Tout le monde semblait avoir une raison de se lever le matin. Tout le monde semblait savoir où aller. Moi, je ne savais plus. Je me suis demandé à quel moment la vie avait cessé de me paraître normale. Avant, je pensais à des choses simples. Trouver un meilleur emploi. Voyager. Acheter un appartement. Faire plaisir à ma mère. Rencontrer quelqu'un qui m'aimerait suffisamment pour rester. J'avais des projets, même si je ne les réalisais pas tous. Je croyais que le temps m'appartenait, que les jours s'enchaîneraient sans fin, que les années s'empileraient comme des livres sur une étagère, chacune apportant son lot de souvenirs et d'expériences. Puis la maladie était entrée dans ma vie. Au début, je n'avais pas pris les premiers symptômes au sérieux. Une fatigue persistante, des douleurs dans les articulations, des journées où je n'arrivais plus à faire ce que je faisais auparavant. Je pensais que c'était le travail, le manque de sommeil, le stress. Je m'étais dit que ça passerait, que mon corps avait simplement besoin de repos. J'avais continué à travailler, à sortir, à répondre aux messages de mes amis comme si rien n'avait changé. Mais les symptômes ne passaient pas. Ils s'installaient, eux. Ils prenaient de la place, comme des invités qui débarquent sans prévenir et qui refusent de partir. Les médecins avaient commencé à parler d'examens, de traitements, de surveillance. Des mots qui semblaient lointains, presque irréels, prononcés dans des cabinets où l'air sentait le produit désinfectant et où les silhouettes en blouse blanche se déplaçaient comme des ombres. J'avais hoché la tête à chaque phrase, signé des formulaires sans les lire, accepté des prises de sang sans poser de questions. Tout cela me semblait appartenir à la vie de quelqu'un d'autre. Pas à la mienne. Pas à moi. Mais quelque chose avait changé. Moi. Au bureau, mon collègue Julien m'attendait devant l'ascenseur. Trente ans, toujours souriant, toujours pressé. On travaillait ensemble depuis quatre ans, et il était devenu au fil du temps le seul collègue avec qui j'avais véritablement un rapport honnête. Les autres me saluaient poliment, échangeaient quelques mots, mais restaient à distance. Julien, lui, posait des questions. Il s'arrêtait devant mon bureau le matin pour me demander comment j'allais. Il m'envoyait des messages le soir pour savoir si j'avais besoin de quoi que ce soit. Il ne comprenait pas tout, mais il essayait. Et ça, c'était déjà beaucoup. — Tu fais une drôle de tête, ce matin. Tu as encore passé une nuit blanche ? — Presque. — Il faut vraiment que tu prennes des vacances, mec. Tu vas finir par tomber dans les pommes. J'ai laissé échapper un petit rire. Le genre de rire qui ne trompe personne, pas même celui qui le pousse. — Avec le travail qu'on a, tu crois que c'est possible ? — Justement. Tu travailles trop. Et tu sais quoi ? Ce soir, on va boire un verre avec les autres. Viens avec nous.
J'ai hésité. J'avais envie de dire oui, de retrouver pendant quelques heures cette impression d'être comme les autres. De m'asseoir autour d'une table, de rire pour des bêtises, de boire une bière en parlant de tout et de rien. Mais je savais déjà que je serais épuisé avant même la fin de la journée, que la douleur reviendrait et que je ferais semblant d'aller bien pour ne pas gâcher la soirée. Comme toujours. — Je ne sais pas. Je te tiens au courant. Julien a soupiré. — Tu dis toujours ça. On ne te voit plus, tu sais. Je n'ai rien répondu. Il a appuyé sur le bouton de l'ascenseur, puis m'a donné une tape sur l'épaule.
— Allez, courage. On se voit tout à l'heure.
Courage. Ce mot me poursuivait partout. Les médecins me demandaient d'être courageux. Ma mère me disait de garder courage. Julien me conseillait de tenir bon. Comme si le courage était une réserve dans laquelle je pouvais puiser chaque matin, comme si elle ne risquait jamais de se vider. Personne ne me demandait comment je me sentais. On me demandait seulement d'être fort. Comme si la fatigue n'était pas réelle, comme si la peur n'était pas légitime, comme si tout cela n'était qu'une mauvaise période à traverser, un hiver qui finirait par céder devant le printemps. Mais le printemps ne venait pas. Et le courage, lui, s'épuisait.
