Je savais que vingt familles dépendaient indirectement de ma capacité à trouver de l’argent.
L’Entreprise qui m’a Détruit ! (2/2)
Je savais que vingt familles dépendaient indirectement de ma capacité à trouver de l’argent. Le jour du paiement des salaires, Claire est revenue dans mon bureau. Elle tenait son ordinateur portable. « Les virements sont
Partie 2 sur 2
Je savais que vingt familles dépendaient indirectement de ma capacité à trouver de l’argent. Le jour du paiement des salaires, Claire est revenue dans mon bureau. Elle tenait son ordinateur portable. « Les virements sont prêts. » J’ai regardé l’écran. « Lance-les. » Elle a hésité. « Tu es sûr ? Après les virements, il restera très peu sur le compte. » J’ai répondu : « Lance-les. » Elle a cliqué. Les opérations ont été validées une par une. Lorsque la dernière confirmation est apparue, j’ai ressenti une immense fatigue. Claire a fermé son ordinateur et m’a demandé doucement : « Ça va aller ? » J’ai levé les yeux vers elle. « Oui. » Elle savait que je mentais. Quelques jours plus tard, Laurent m’a annoncé que le gros contrat ne serait finalement pas renouvelé. Il était dans une salle de réunion lorsque je l’ai appelé. « Je préfère être transparent avec toi », m’a-t-il dit. « La direction a décidé de réduire nos dépenses. » Je lui ai demandé s’il était possible de revoir la décision. Il a répondu : « J’ai essayé, mais la décision est prise. » Je suis resté silencieux. Ce contrat représentait une partie importante de notre chiffre d’affaires. Il a terminé la conversation par un « Je suis désolé », puis la ligne a été coupée. Le lendemain, j’ai réuni Marc, Claire et Thomas. Je leur ai annoncé que nous devions réduire les dépenses. Marc a immédiatement demandé : « Jusqu’où ? » Je lui ai répondu : « Je ne sais pas encore. » Thomas m’a demandé si les emplois étaient menacés. Je n’ai pas répondu immédiatement. Claire a compris avant les autres. Elle a simplement baissé les yeux. Quelques semaines plus tard, j’ai dû convoquer trois salariés. Parmi eux se trouvait Nicolas, un technicien qui travaillait avec nous depuis presque six ans. Il s’est assis devant mon bureau et m’a demandé : « C’est à propos de quoi ? » J’ai regardé les documents devant moi. « Nicolas, l’entreprise traverse une période très difficile. » Il m’a interrompu : « Je vais être licencié ? » J’ai senti ma gorge se serrer. « Oui. » Il est resté silencieux. Après quelques secondes, il m’a demandé : « Pourquoi moi ? » Je lui ai expliqué que ce n’était pas personnel. Il a regardé le sol. « J’ai un crédit immobilier. Je ne sais pas comment je vais faire. » Je n’ai rien trouvé à lui répondre. Après son départ, j’ai fermé la porte. J’ai essayé de travailler, mais je n’y arrivais plus. Mes mains tremblaient. Je me suis levé pour aller chercher un verre d’eau, mais j’ai dû m’appuyer contre le mur. Je suis allé aux toilettes et j’ai fermé la porte derrière moi. Je me suis regardé dans le miroir. J’avais les yeux rouges et le visage complètement épuisé. Je me suis passé de l’eau sur le visage avant de retourner dans mon bureau. Le soir, Marc m’attendait encore. Il était assis dans la salle de réunion, seul. « Tu ne peux pas continuer comme ça », m’a-t-il dit. Je lui ai répondu que je n’avais pas le choix. Il s’est levé. « Si. Tu as le choix de reconnaître que tu es en train de t’écrouler. » Je me suis énervé. « Et tu veux que je fasse quoi ? Que je ferme l’entreprise ? Que je dise aux salariés que je n’ai pas réussi ? » Marc a baissé la voix. « Je veux juste que tu arrêtes de faire semblant d’aller bien. » Je n’ai pas répondu. Il a pris sa veste et il est parti. À partir de là, je me suis mis à éviter les gens. Au bureau, je fermais la porte de plus en plus souvent. Je ne voulais plus croiser les salariés dans les couloirs parce que je savais qu’ils pouvaient me demander si l’entreprise allait tenir. Je n’avais aucune réponse. Chaque réunion devenait une épreuve. Avant de rentrer dans une salle, je relisais mes notes plusieurs fois. Je craignais qu’on me pose une question dont je ne connaîtrais pas la réponse. À la maison, ma femme, Sophie, voyait bien que quelque chose n’allait plus. Un soir, elle m’attendait dans la cuisine. « Tu rentres encore à minuit. » J’ai posé ma mallette. « J’avais du travail. » Elle m’a regardé. « Tu dis ça tous les jours. » Je me suis servi un verre d’eau. « Je n’ai pas envie d’en parler. » Elle a répondu : « Moi, j’ai envie d’en parler. Je ne te reconnais plus. » Je me suis retourné vers elle. « Tu ne comprends pas ce que je suis en train de gérer. » Elle a répondu calmement : « Alors explique-moi. » Je n’ai rien dit. Elle a continué : « Tu es ici physiquement, mais tu n’es jamais vraiment avec nous. Les enfants te parlent et tu ne les écoutes même plus. Tu regardes ton téléphone pendant le dîner. Tu rentres quand ils dorment. Et quand tu es là, tu penses encore au travail. » Je me suis énervé. « Parce que si je ne pense pas au travail, qui va régler les problèmes ? » Elle a répondu : « Peut-être que tu ne peux pas tout régler seul. » Je lui ai crié dessus que personne ne comprenait la situation. Elle n’a rien répondu. Elle a simplement quitté la cuisine. Quelques secondes plus tard, j’ai regretté mes paroles. Mais je suis resté immobile. Je n’avais même plus l’énergie d’aller la rejoindre. Mon fils a commencé à remarquer mon absence. Un dimanche matin, il m’a demandé : « Papa, tu vas encore travailler aujourd’hui ? » J’ai répondu : « Oui, probablement. » Il m’a demandé : « Tu peux rester avec nous ? » J’ai regardé mon téléphone. Trois mails professionnels venaient d’arriver. « Je dois vraiment y aller. » Il a simplement répondu : « D’accord. » Cette petite phrase m’a accompagné toute la journée, mais je n’ai pas arrêté de travailler. Quelques semaines plus tard, je suis allé voir mon médecin. Il m’a demandé comment je dormais. « Mal. » Il m’a demandé si j’avais de l’appétit. « Pas vraiment. » Il m’a demandé si je pensais constamment au travail. J’ai répondu oui. Puis il m’a demandé : « Est-ce que vous arrivez encore à prendre du plaisir dans les choses que vous aimiez avant ? » J’ai réfléchi longtemps. « Je ne sais pas. Je crois que non. » Il m’a regardé attentivement. « Vous êtes épuisé. » J’ai baissé les yeux. « Je ne peux pas m’arrêter. » Il m’a répondu : « Votre corps, lui, ne vous demandera peut-être pas votre permission. » Je suis sorti du cabinet avec une sensation étrange. Je suis resté dans ma voiture, les mains sur le volant, incapable de démarrer. Quelques jours plus tard, j’ai fait une nouvelle erreur au travail. J’ai validé un document important sans voir une information essentielle. L’erreur nous a coûté plusieurs milliers d’euros. Mon directeur financier, Éric, est entré dans mon bureau avec le document à la main. « Tu as signé ça ? » J’ai regardé le papier. « Oui. » « Tu as vu cette clause ? » J’ai relu le document. Je ne l’avais pas vue. Éric a posé le dossier devant moi. « Ça va nous coûter cher. » J’ai senti mes jambes devenir faibles. Je me suis levé, j’ai fermé la porte derrière lui et je me suis assis au sol. Mon costume était froissé. Ma chemise était ouverte au niveau du col. Mon téléphone vibrait sur le bureau. Mon ordinateur affichait les chiffres de l’entreprise. Plusieurs mails non lus apparaissaient sur l’écran. Je les regardais sans parvenir à les ouvrir. Pour la première fois, je n’avais plus envie de résoudre le problème. Je n’avais même plus envie de réfléchir. Je suis resté assis là pendant longtemps, les coudes sur les genoux et le visage entre les mains. Je pleurais silencieusement. Je pensais à Nicolas, aux autres salariés licenciés, aux fournisseurs qui attendaient leur argent, à la banque, aux clients, à Marc, à Claire, à ma femme, à mes enfants. Tout le monde attendait quelque chose de moi. Et moi, je n’avais plus rien à donner. Vers vingt-trois heures, Claire a frappé à la porte. « Tu es encore là ? » Je n’ai pas répondu immédiatement. Elle a entrouvert la porte et m’a vu assis au sol. Elle est restée figée. « Monsieur… ça va ? » J’ai voulu lui dire oui, comme toujours. Mais cette fois, aucun mot n’est sorti. Elle a refermé doucement la porte. Je suis resté seul. Le téléphone a recommencé à vibrer. Un message de la banque. Un mail d’un fournisseur. Un appel manqué d’un client. Puis un message de ma femme : « Tu rentres ce soir ? » Je regardais l’écran sans répondre. Je savais que le lendemain, tout recommencerait. Les factures, les appels, les réunions, les salariés, les chiffres, les échéances, les négociations et les décisions impossibles. Je suis resté assis dans ce bureau presque vide, au milieu des dossiers que je n’arrivais plus à regarder. Pour la première fois, je n’avais même plus peur de perdre l’entreprise. J’étais simplement trop épuisé pour avoir encore peur. Et lorsque l’horloge a dépassé minuit, je suis resté là, seul, sans savoir combien de temps je pourrais encore continuer à jouer le rôle de l’homme qui devait toujours tenir debout.
