Les choses qui lui paraissaient importantes.
Mon histoire (2/2)
Les choses qui lui paraissaient importantes. Les personnes dont elle pensait qu’elles resteraient. Il y a quelque chose de cruel dans les souvenirs : ils conservent parfaitement des moments qui, eux, n’ont rien conservé
Partie 2 sur 2
Les choses qui lui paraissaient importantes. Les personnes dont elle pensait qu’elles resteraient. Il y a quelque chose de cruel dans les souvenirs : ils conservent parfaitement des moments qui, eux, n’ont rien conservé de nous. Une photo peut rester identique pendant des années. Les gens présents dessus, non. Les relations changent. Les promesses perdent leur poids. Les habitudes disparaissent. Des personnes qui connaissaient autrefois les détails les plus insignifiants de notre quotidien finissent parfois par ne plus savoir ce que nous sommes devenus. Et pourtant, les souvenirs restent là. Immobiles. Comme s’ils refusaient d’accepter ce que le temps a fait. Alors certaines nuits, je tombe sur une ancienne conversation. Je lis quelques lignes. Puis encore quelques-unes. Et soudain, je retrouve une époque entière enfermée dans un écran. Des habitudes que j’avais oubliées.
Des surnoms qui ne sont plus utilisés. Des phrases envoyées à des heures impossibles. Des « tu es rentré ? » Des « raconte-moi ». Des conversations qui semblaient ne jamais devoir se terminer. Et je sais déjà comment elles se sont terminées. C’est probablement ce qui rend leur relecture si particulière. Les personnes qui écrivaient ces messages ignoraient encore qu’un jour elles ne se parleraient peut-être presque plus. Elles ne savaient pas qu’une dernière conversation ordinaire finirait par exister. Parce que les dernières fois ne ressemblent pas toujours à des dernières fois. Personne n’annonce : « Profite bien de cette discussion, parce qu’un jour tu donnerais beaucoup pour pouvoir la revivre. » Non. On parle normalement. On dit qu’on se reparlera. On remet certaines choses à plus tard. Puis le temps fait son travail. Et un jour, on réalise que le « plus tard » n’est jamais arrivé.
Alors je ferme la conversation. Je verrouille l’écran. Mais les mots restent encore un moment dans ma tête. Et la pièce paraît soudain plus vide qu’avant. Il y a aussi ces moments où je suis entouré. Ils devraient être différents. Ils ne le sont pas toujours. Je peux être assis avec plusieurs personnes et sentir malgré tout une distance impossible à expliquer. Les conversations circulent autour de moi. Quelqu’un raconte une histoire. Tout le monde rit. Je ris aussi. Puis, pendant quelques secondes, je me regarde presque de l’extérieur. Je vois mon propre visage participer à quelque chose que mon esprit semble observer de très loin. Je suis là. Physiquement. Je réponds lorsqu’on me parle. Je connais les codes. Je sais quand sourire. Je sais quand rire. Je sais comment donner l’impression d’être présent. Mais quelque chose reste ailleurs. Et personne ne semble remarquer la différence.
C’est peut-être parce que j’ai appris à ne laisser que très peu d’indices. Je ne sais même plus exactement quand j’ai commencé. Probablement progressivement. Une émotion cachée ici. Une inquiétude minimisée là. Une déception transformée en plaisanterie. Un « ce n’est pas grave » prononcé alors que ça l’était. Un « t’inquiète » envoyé alors que j’aurais voulu écrire tout autre chose. Et petit à petit, une deuxième version de moi s’est construite. Une version présentable. Une version qui ne demande pas trop. Qui ne réclame aucune explication. Qui accepte les changements de comportement sans poser de questions. Qui comprend toujours. Qui pardonne les absences avant même qu’on lui demande pardon. Qui répond « aucun problème » lorsqu’il y en a un. Cette version est pratique. Les gens peuvent vivre tranquillement autour d’elle. Elle ne fait pas de scène. Elle ne retient personne.
Elle ne demande pas : « Pourquoi tu es différent avec moi maintenant ? » Elle ne dit pas : « J’ai remarqué que tu t’éloignes. » Elle ne demande pas : « Est-ce que je compte encore ? » Elle garde ces questions pour plus tard. Et « plus tard » signifie généralement lorsqu’il n’y a plus personne autour pour y répondre. Alors les questions restent sans destinataire. Elles tournent. Elles changent de forme. Elles deviennent parfois des accusations contre moi-même. Parce que lorsqu’on n’a pas de réponse, il est facile de décider qu’on est soi-même l’explication. Peut-être que je n’étais simplement pas assez intéressant. Pas assez important. Pas assez facile à aimer. Peut-être qu’on se lasse de moi. Peut-être que je donne trop. Peut-être que je donne mal. Peut-être que j’attends des gens quelque chose qu’ils n’ont jamais voulu me donner. Peut-être que je remarque trop les changements.
Peut-être que je ressens trop fortement des choses que les autres traversent sans même y penser. Je ne sais pas. Et ce « je ne sais pas » devient parfois la réponse à presque tout. Pourquoi est-ce que ça me touche autant ? Je ne sais pas. Pourquoi est-ce que je pense encore à ça ? Je ne sais pas. Pourquoi certaines personnes me manquent alors que je sais très bien que je ne leur manque probablement pas de la même manière ? Je ne sais pas. Pourquoi est-ce que je continue d’attendre des gestes dont l’absence m’a déjà donné suffisamment d’informations ? Je ne sais pas. Il existe tellement de choses que je ne sais plus expliquer. Même à moi-même. Alors quand quelqu’un demande ce qui ne va pas, la question paraît presque impossible. Par où commencer ? Quelle partie choisir ? Quel souvenir ? Quelle absence ? Quelle déception ? Quelle nuit ? Quelle personne ? Quelle peur ?
Il faudrait dérouler des mois entiers pour expliquer certaines minutes. Il faudrait raconter des choses qui semblent n’avoir aucun rapport entre elles mais qui, quelque part en moi, se sont attachées les unes aux autres. Il faudrait donner un contexte à chaque silence. Expliquer pourquoi telle phrase m’a blessé alors qu’une autre personne n’y aurait probablement rien vu. Expliquer pourquoi certaines absences ont réveillé toutes celles d’avant. Expliquer pourquoi je remarque immédiatement lorsqu’une manière de parler change. Pourquoi un message plus froid peut occuper mon esprit pendant des heures. Pourquoi je peux sentir une distance avant même qu’elle devienne évidente. Ce serait trop long. Alors je simplifie. Je dis que je suis juste un peu fatigué. La fatigue est pratique. Tout le monde la comprend. Elle ne demande pas beaucoup d’explications. Elle peut tout cacher. Les yeux lourds.
Le manque d’envie. Les silences. L’absence de concentration. Le besoin de s’isoler. On peut mettre énormément de choses derrière le mot « fatigue ». Alors parfois, ce mot devient presque un refuge pour toutes les vérités que je ne veux pas nommer. « Je suis fatigué. » Et personne ne demande fatigué de quoi. Peut-être parce que tout le monde suppose déjà connaître la réponse. Le travail. Les études. Les obligations. La vie quotidienne. Quelque chose de normal. Quelque chose qui passera après une bonne nuit. Alors que certaines fatigues ne viennent pas du manque de sommeil. Certaines viennent du fait de penser constamment. De surveiller ses paroles. De cacher certaines émotions. De faire semblant de ne pas remarquer certaines distances. De prétendre que certaines absences ne blessent pas. De faire comme si perdre progressivement une place dans la vie de quelqu’un n’avait aucune importance.
De devoir continuer une journée normalement alors qu’une seule pensée revient sans arrêt. Il y a une fatigue qui vient simplement du fait de devoir être soi tout le temps. Sans bouton pour arrêter. Sans possibilité de poser sa tête quelque part et de laisser quelqu’un porter, ne serait-ce qu’un instant, tout ce qui tourne à l’intérieur. Alors parfois je reste longtemps sans rien faire. Pas vraiment en train de réfléchir. Pas vraiment en train de me reposer. Simplement immobile. Le temps passe autour de moi. Une heure. Puis une autre. La lumière de la pièce change. Les bruits dehors deviennent différents. Des gens rentrent chez eux. Des voitures passent. Une porte claque quelque part. Une voix résonne dans la rue. Et moi, je suis toujours au même endroit. Il y a quelque chose de troublant dans ces heures qui disparaissent sans laisser de souvenir.
