Et ce sont justement toutes ces choses que je n’aurai pas dites qui continueront de marcher avec moi.
Mon histoire (1/2)
Et ce sont justement toutes ces choses que je n’aurai pas dites qui continueront de marcher avec moi. Elles seront là dans les rues, dans les transports, dans les magasins, dans les files d’attente, dans tous ces endroit
Partie 1 sur 2
Et ce sont justement toutes ces choses que je n’aurai pas dites qui continueront de marcher avec moi. Elles seront là dans les rues, dans les transports, dans les magasins, dans les files d’attente, dans tous ces endroits remplis de gens où l’on peut pourtant se sentir terriblement seul. Elles n’auront pas besoin de faire du bruit pour exister. Elles resteront quelque part en moi, silencieuses, lourdes, presque invisibles, comme si elles avaient appris elles aussi qu’il valait mieux ne pas déranger. Je croiserai des visages. Certains me souriront. D’autres ne me regarderont même pas. Et personne ne saura ce que je transporte.
C’est étrange de penser qu’on peut passer à quelques centimètres d’une personne sans avoir la moindre idée de ce qu’elle est en train de supporter. On voit une silhouette, des vêtements, une démarche, parfois un sourire. On voit quelqu’un acheter du pain, attendre un bus, répondre au téléphone, regarder une vitrine. On voit tout ce qui est visible. Mais tout le reste nous échappe. Personne ne voit les conversations que je rejoue dans ma tête. Personne ne voit les phrases qui me reviennent plusieurs jours après avoir été prononcées. Personne ne voit les questions auxquelles je cherche encore des réponses alors que ceux qui auraient pu me les donner ont probablement déjà oublié qu’elles existaient. Il y a des paroles qui ne durent que quelques secondes dans la bouche de celui qui les prononce, mais qui peuvent rester des semaines dans la tête de celui qui les reçoit.
Parfois, quelqu’un dit quelque chose sans importance. Pour lui, ce n’était rien. Une phrase lancée rapidement. Une remarque. Une absence de réponse. Un changement de ton. Une indifférence presque imperceptible. Et moi, je peux passer des heures à essayer de comprendre ce que cela voulait réellement dire. Est-ce que j’ai fait quelque chose ? Est-ce que j’ai trop parlé ? Pas assez ? Est-ce que j’ai dérangé ? Est-ce que ma présence était de trop ? Est-ce que cette personne voulait simplement partir ? Est-ce que j’ai imaginé cette distance ? Et plus je cherche une réponse, plus les questions se multiplient. Alors je repasse les scènes. Encore. Et encore.
Je reconstruis les conversations dans ma tête avec une précision absurde. Je me rappelle l’endroit, le moment, certains regards, certaines hésitations. Je cherche le détail que je n’aurais pas remarqué sur le moment. Comme si quelque part, cachée entre deux phrases ordinaires, se trouvait l’explication capable de donner un sens à tout ce que je ressens. Mais il n’y a souvent aucune explication. Seulement des suppositions. Et les suppositions deviennent parfois plus lourdes que les faits. Parce qu’un fait possède au moins une forme. Une supposition, elle, peut devenir n’importe quoi. Alors mon esprit remplit les silences. Il invente ce que personne n’a dit. Il transforme les absences en réponses. Et lorsque quelqu’un ne donne aucune explication, je finis par en fabriquer une moi-même. Rarement la plus douce.
Je me demande alors combien de fois je me suis excusé intérieurement pour des choses dont personne ne m’avait accusé. Combien de fois j’ai cru être le problème simplement parce que je ne comprenais pas ce qui se passait. Combien de fois j’ai essayé de devenir plus discret, plus facile, moins encombrant, comme si prendre moins de place pouvait empêcher les gens de s’éloigner. À force, on développe des habitudes étranges. On apprend à mesurer ses messages. À relire une phrase avant de l’envoyer. Puis une deuxième fois. Puis une troisième. On retire un mot parce qu’il semble trop affectueux. On en ajoute un autre pour ne pas paraître froid. On efface une question parce qu’on a peur qu’elle dérange. On écrit un long message. On le regarde. On imagine la personne le recevoir. Puis on efface tout. Et finalement, on envoie quelque chose de banal. Quelques mots. Quelque chose qui ne révèle rien.
Quelque chose qui ne donne à personne le pouvoir de voir à quel point une réponse comptait. Après, le téléphone reste posé à côté de moi. L’écran s’allume parfois pour autre chose. Une notification inutile. Une publicité. Une application. Pendant une fraction de seconde, mon cœur croit reconnaître ce qu’il attendait. Puis je regarde. Ce n’est pas ça. Alors l’écran s’éteint. Et la pièce retrouve exactement le même silence. Il existe une humiliation particulière dans le fait d’attendre quelque chose que personne ne vous a promis. On ne peut même pas reprocher son absence. On ne peut pas dire : « Tu devais être là. » Parce que personne n’avait dit qu’il serait là. Alors on attend sans avoir le droit de se plaindre d’attendre. On espère un geste sans pouvoir reprocher qu’il ne vienne pas. On voudrait compter pour quelqu’un d’une manière que cette personne ne nous a jamais garantie.
Et quand rien ne vient, il n’y a aucun coupable évident. Seulement cette sensation ridicule d’avoir accordé de l’importance à quelque chose qui, de l’autre côté, n’en avait peut-être aucune. Alors je pose mon téléphone plus loin. Comme si la distance pouvait changer quelque chose. Je décide de ne plus regarder. Quelques minutes passent. Et je regarde quand même. Rien. Le plus difficile n’est même pas toujours l’absence. C’est l’imagination de ce qui existe ailleurs pendant cette absence. Les autres continuent de vivre. Ils parlent. Ils rient. Ils sortent. Ils rencontrent des gens. Ils racontent leurs journées. Ils ont des conversations dont je ne connaîtrai jamais l’existence. Pendant que je me demande pourquoi quelqu’un ne répond pas, cette personne ne pense peut-être même pas à la question. Cette idée possède quelque chose de brutal.
Comprendre que ce qui occupe tout votre esprit peut ne prendre aucune place dans celui de quelqu’un d’autre. Alors je commence à avoir honte de certaines émotions. Honte d’avoir attendu. Honte d’avoir remarqué. Honte d’avoir été affecté. Honte d’avoir donné autant d’importance à des détails qui semblent si petits lorsqu’on essaie de les raconter. Parce que comment expliquer sérieusement qu’un silence peut faire mal ? Comment expliquer qu’un message lu différemment peut changer toute une soirée ? Comment expliquer qu’une personne qui devient légèrement plus distante peut réveiller une quantité immense de questions ? Vu de l’extérieur, cela semble parfois insignifiant. Alors je ne raconte pas. Je garde encore. Et les choses que je garde ne disparaissent pas pour autant. Elles s’accumulent. C’est peut-être cela que personne ne voit. L’accumulation.
Une douleur immense ne commence pas forcément par quelque chose d’immense. Parfois, ce sont simplement des centaines de petites choses qui n’ont jamais trouvé d’endroit où aller. Une déception. Puis une autre. Une attente. Un silence. Une parole qu’on aurait voulu entendre. Une présence qui manque. Une impression de ne pas compter suffisamment. Une conversation interrompue. Une invitation qui n’arrive pas. Un regard différent. Une distance qu’on remarque avant même d’oser se l’avouer. Pris séparément, chacun de ces moments semble presque ridicule. Alors on se dit que ce n’est rien. Puis un autre « rien » arrive. Puis encore un. Et un jour, on se retrouve rempli de tous ces riens. Tellement rempli qu’on ne sait même plus lequel fait mal. On sait seulement qu’il y a quelque chose. Quelque chose de lourd. Quelque chose qui accompagne chaque journée. Même les journées ordinaires.
Surtout les journées ordinaires. Parce qu’il n’y a pas toujours un événement spectaculaire pour expliquer ce qui se passe à l’intérieur. Il n’y a pas forcément une date précise. Pas forcément un moment qu’on pourrait entourer sur un calendrier en disant : « C’est là que tout a changé. » Parfois, les choses s’usent lentement. Presque poliment. Un peu chaque jour. Sans bruit. Jusqu’à ce qu’on ne se souvienne même plus de la dernière fois où l’on s’est senti véritablement léger. Je regarde parfois les anciennes versions de moi-même avec une sensation étrange. Des photos. Des messages. Des souvenirs. Je reconnais mon visage. Je reconnais ma manière d’écrire. Je reconnais les endroits. Mais certaines émotions me semblent appartenir à quelqu’un d’autre. Je me demande ce que cette personne pensait à ce moment-là. Ce qui occupait ses journées. Ce qu’elle attendait de l’avenir.
