Pourquoi tout le monde ne veut entendre que « Oui, ça va »
Pourquoi tout le monde ne veut entendre que « Oui, ça va »
Pourquoi tout le monde ne veut entendre que « Oui, ça va » Je me suis souvent demandé pourquoi les gens posaient cette question s’ils ne voulaient finalement entendre qu’une seule réponse. « Ça va ? » Deux mots prononcés
Pourquoi tout le monde ne veut entendre que « Oui, ça va » Je me suis souvent demandé pourquoi les gens posaient cette question s’ils ne voulaient finalement entendre qu’une seule réponse. « Ça va ? » Deux mots prononcés presque machinalement, dans un couloir, au téléphone, devant une porte, au milieu d’une conversation. Et moi, comme tant d’autres, j’ai appris à répondre automatiquement : « Oui, ça va. » C’est plus simple. Plus rapide. Ça rassure. Ça permet à chacun de continuer sa journée sans avoir à s’arrêter devant la douleur de quelqu’un d’autre. Alors je souris, je hoche la tête et je dis que tout va bien, même lorsque quelque chose en moi hurle exactement le contraire. Parce que si je répondais réellement à cette question, je ne pourrais pas simplement dire deux mots. Je devrais expliquer les nuits où je ne dors presque pas. Les matins où sortir du lit ressemble déjà à une montagne. Les moments où je reste silencieux au milieu des autres parce que je ne sais plus quoi dire. Je devrais parler de toutes ces pensées que je garde enfermées parce que je ne veux pas devenir un poids. Je devrais raconter les fois où j’ai regardé mon téléphone en espérant recevoir un message précis, juste pour constater une nouvelle fois qu’il n’était jamais arrivé. Et surtout, je devrais expliquer cette fatigue étrange de devoir constamment donner l’impression que je vais bien. Alors je dis : « Oui, ça va. » Et généralement, la conversation continue. Personne ne s’arrête vraiment. Personne ne regarde longtemps mon visage pour vérifier si ma réponse correspond à ce qu’il voit. On accepte mes mots parce qu’ils sont pratiques. Parce qu’ils évitent une conversation difficile. Parce qu’un « oui, ça va » permet de fermer la porte sans même avoir besoin de l’ouvrir. Je pourrais avoir les yeux rouges, parler moins fort que d’habitude, avoir le visage complètement épuisé, et pourtant cette petite phrase semble suffire à tout effacer. Parfois, j’aimerais simplement que quelqu’un ne croit pas ma réponse. J’aimerais qu’une personne me regarde et me dise : « Non. Je ne te crois pas. » Pas pour me juger. Pas pour me forcer à parler. Juste pour me montrer qu’elle a remarqué. Qu’elle a vu quelque chose derrière les mots. Qu’elle a compris que certaines douleurs sont devenues tellement habituelles qu’on finit par les porter avec un visage parfaitement normal. Mais les gens sont pressés. Ils ont leurs propres problèmes, leurs propres obligations, leurs propres vies à continuer. Alors je comprends. Je comprends pourquoi ils préfèrent entendre « ça va ». C’est une réponse confortable. Elle ne demande rien. Elle ne bouleverse rien. Elle ne force personne à rester plus longtemps. Et moi, je deviens très doué pour la donner. Je peux sourire alors que j’ai envie de pleurer. Je peux rire alors que j’ai passé la nuit à fixer le plafond. Je peux répondre à un message avec des mots parfaitement normaux alors que mes mains tremblent. Je peux parler de choses insignifiantes pendant des heures et rentrer ensuite chez moi avec cette sensation d’avoir passé toute une journée à jouer un rôle. Le plus étrange, c’est que personne ne m’a réellement demandé de mentir. C’est moi qui ai compris, petit à petit, quelle réponse était la plus facile à accepter. J’ai compris que dire « je suis fatigué » provoquait parfois un simple « repose-toi ». Dire « je ne vais pas très bien » provoquait parfois un silence gêné. Alors que dire « ça va » permettait immédiatement de passer à autre chose. Alors j’ai choisi cette réponse encore et encore, jusqu’à ce qu’elle sorte de ma bouche avant même que je réfléchisse. « Oui, ça va. » Même lorsque ça ne va pas. Même lorsque je rentre chez moi et que je reste assis dans le noir. Même lorsque je n’ai envie de parler à personne. Même lorsque je voudrais simplement que quelqu’un remarque que derrière mon silence, quelque chose est en train de s’effondrer. Il y a des soirs où je repense à toutes ces conversations. À toutes ces personnes qui m’ont demandé si j’allais bien. Je me demande ce qui se serait passé si, une seule fois, j’avais répondu honnêtement. Peut-être que j’aurais dit : « Non. » Peut-être que j’aurais enfin laissé sortir tout ce que je retiens depuis si longtemps. Mais au moment de parler, j’imagine déjà le malaise dans la pièce. La gêne dans le regard de l’autre. Des questions auxquelles je ne saurais pas répondre. Alors je ravale tout. Je souris. Et je dis encore une fois : « Oui, ça va. » Puis chacun repart de son côté avec la certitude rassurante que je vais bien. Et moi, je reste avec la vérité que personne n’a entendue. C’est peut-être ça, le plus triste. Ce n’est pas que personne ne me demande comment je vais. C’est que presque tout le monde semble avoir besoin que ma réponse soit « oui ». Parce qu’un « non » oblige à écouter. Un « non » oblige à rester. Un « non » oblige à regarder quelqu’un souffrir sans pouvoir immédiatement réparer ce qui lui fait mal. Alors je continue de dire oui. Oui, ça va. Oui, je vais bien. Oui, ne t’inquiète pas. Oui, tout va bien. Et à force de répéter ces mots, je finis parfois par ne plus savoir si je les dis pour rassurer les autres ou pour essayer de me convaincre moi-même. Alors demain, quelqu’un me demandera probablement encore : « Ça va ? » Et je connais déjà ma réponse. Je sourirai. Je regarderai la personne dans les yeux. Et je dirai : « Oui, ça va. » Puis je continuerai mon chemin avec tout ce que je n’aurai pas dit.